11 décembre 2013 : A propos des rencontres de Genre en action

A propos des rencontres internationales Féministes ou non ?

Organisées par le réseau Genre en action et Assaida Al Horra

(du 5 au 7 décembre 2013)

 Quand la confusion politique ne profite pas au féminisme

 

Ce n’était pas a priori une mauvaise idée que d’organiser dans un pays d’Afrique du Nord une rencontre internationale afin que « les féministes, je cite les propos introductifs de Claudie Vouhé, présidente de Genre en action, s’emparent des sujets qui font polémiques ».

Donc pendant trois jours (5,6,7 décembre), à Tanger, quatre « axes thématiques » devaient être proposés aux 150 participantes venues de nombreux pays : « situer les féminismes au cœur des enjeux actuels du développement », « traiter la récurrente question des liens entre féminisme(s) et genre », « questionner le genre et l’intersectionnalité des situations d’inégalité ou de domination », «  interroger les notions d’universalisme, de culturalisme, de relativisme et les croiser avec les féminismes ».

 

 

 

Malheureusement le programme mis en œuvre à travers séances plénières et surtout tables rondes pré-organisées ne fut pas à la hauteur de l’ambition affichée.

Certes il y a eu, au cours de ces trois journées, des interventions – et cela fut le plus intéressant – qui ont raconté les luttes menées par des femmes et parfois par quelques hommes contre les inégalités, les discriminations, les violences, les dominations, et exposé les obstacles rencontrés, les risques pris pour tenter de faire advenir pour les femmes et les filles ne serait-ce qu’un peu d’égalité et un peu de liberté.

 

Mais les quatre thèmes envisagés ne furent pour certains que très partiellement traités (par exemple celui pourtant essentiel des liens entre genre, féminisme et développement) tandis qu’une place prépondérante était accordée au « féminisme islamique ». non parce que l’assistance s’emparait de ce thème mais parce qu’il figurait à plusieurs reprises dans le programme.

Ce sujet ne doit certes pas être tabou. Encore faut-il l’aborder dans la clarté, ce qui n’était hélas pas le cas. Il n’était guère aisé en effet de savoir, à partir des interventions faites en tribunes, notamment celle d’un certain Jean François Brault, jeune français « diplômé en sciences sociales et anthropologie » (interrogation sur le niveau du diplôme !), de quoi on parlait exactement. D’être féministe en pays musulman ? De concilier féminisme et religion musulmane ? De fonder un féminisme sur l’Islam ? D’articuler charia et féminisme ? On ne le saura pas. Ce qu’on saura en revanche, c’est que « le féminisme islamique oblige à repenser le féminisme ».Ah bon ! Mais comment ? A quel sujet ? Pour penser quoi ?

Heureusement que de la salle, et en particulier de féministes algériennes, marocaines, jordaniennes, tunisiennes visiblement éberluées de ce qu’elles entendaient, sont venues des questions, des remarques, des affirmations : affirmation de la laïcité, de la nécessaire séparation du religieux et du politique, de l’entrave que les religions – et pas seulement la musulmane – mettent aux droits des femmes…J’ajoute que certaines se demandaient si avec le dit féminisme islamique, on était pas en train de «  leur vendre, je cite, un féminisme au rabais », tandis que des Africaines chrétiennes, nombreuses au colloque, s’étonnaient qu’on parle tant de l’islam…

 

Le réseau francophone Genre en action, a-t-il mesuré le sens politique de cette focalisation sans contrepartie sur le féminisme dit musulman, ou islamique et parfois même islamiste ? A-t-il mesuré ce que pouvait politiquement signifier le quasi silence à la fois quant au contexte politique d’un tel débat, trois ans après le début de ce qui s’est appelé le « printemps arabe », et quant au retour, sur la scène internationale, du religieux et ses effets pour les femmes ?

Choix délibéré ou inconscience politique, quoi qu’il en soit, je trouve cela assez inquiétant.

 

Inquiétante aussi la tribune offerte à Houria Bouteldja, dans le cadre de la table ronde titrée « Doit-on décoloniser le féminisme ? ». Là encore, ce n’est pas tant la présence de la porte-parole des Indigènes de la République qui me gêne, plutôt le fait qu’aucune information n’était donnée sur la dite association, sur son idéologie, ses propos et ses actions en France et que de surcroit n’était pas prévue, dans la même table ronde, une intervention faisant contrepoids. Le féminisme cette fois non plus « islamique » mais « décolonial » devenait un féminisme parmi d’autres.

Et une jeune femme française, née et vivant en France, expliquait calmement que le féminisme était un produit importé, occidental, colonialiste, dont il fallait se débarrasser et que la domination masculine, celle qui avait été décrite et dénoncée par nombre d’intervenantes dans d’autres tables rondes, n’était que l’effet du colonialisme, le « masculin racialement dominé » expliquant, peut-être même justifiant, « les violences et les humiliations subies par les femmes et les filles » !

Ce discours est bien connu désormais sur la scène française ; mais assénés là, à Tanger, à des militantes marocaines, algériennes, tunisiennes, jordaniennes, sénégalaises, mauritaniennes, ivoiriennes, maliennes, camerounaises, congolaises, à des femmes qui, avec courage et parfois au risque de leur vie, s’efforcent de lutter contre les multiples formes de leur oppression, et qui osent, du moins certaines d’entre  elles, se qualifier de féministes, ce qui n’est ni insignifiant ni sans danger, ces propos avaient quelque chose d’indécent.

 

Impossible, en conséquence, de ne pas se demander quel est le sens politique de ces rencontres principalement financées par le ministère français des affaires étrangères et qui ont été conclues par la directrice adjointe du cabinet de la ministre française de la Francophonie. S’agit-il seulement d’une inconscience politique de la part des organisatrices, ce qui serait, somme toute, un moindre mal ?

Ou bien y a-t-il l’intention de faire droit à ce qui, au nom d’une prétendue critique de l’universel, ne vise qu’à maintenir les femmes en état de sujétion, non seulement en affirmant que d’autres enjeux, la classe, ou la race, ou la religion, sont plus importants mais aussi en expliquant aux féministes des pays ex-colonisés qu’elles sont des complices d’un Occident toujours colonisateur et toujours malfaisant.

 

On espère que le forum mondial des femmes francophones, qui doit se tenir en mars prochain à Kinshasa, aura d’autres bases politiques.

 

 

Martine Storti

11 décembre 2013