Congrès international féministe Déc 2010

Mon intervention en ouverture du congrès international

Le féminisme à l’épreuve des mutations géopolitiques
Décembre 2010

 

 

Ce congrès se tient dans le cadre des « 40 ans du MLF », anniversaire célébré au long de cette année 2010. Il n’était pas écrit à l’avance que les 40 ans du MLF serait objet et sujet d’un anniversaire. A-t-on fêté les 10 ans, les 20 ans, les 30 ans ? Non, tandis qu’à chaque décennie revenait la célébration de mai 68. Il y a eu les « 40 ans du MLF » parce que quelques-unes l’ont décidé. C’est ainsi : les « 40 ans » furent avant tout le fruit d’une décision. Et parce que cette décision a été prise, d’autres, nombreuses, multiples ont suivi : décisions de faire des expositions de photos, de projeter des films et des vidéos, d’écrire des livres, de réaliser des documentaires, des émissions de radio et de télévision, d’organiser des débats, des journées d’études, des rencontres, de se rassembler dans les rues ou sur une esplanade, de créer un blog, de faire des fêtes ou, nous y sommes, de se réunir en congrès.

Nourris d’abord d’un désir et d’un devoir de transmission, les « 40 ans » ont été un regard sur le passé, faisant remonter des années 70 des visages, des noms, des rires et des larmes, des slogans, des événements, des textes, des analyses, des luttes. Ils n’ont cependant pas eu qu’un enjeu rétrospectif, d’abord parce que ce passé pouvait, par ses thèmes et ses combats, avoir une incidence sur le présent. Il y a en effet une sorte d’actualité du passé, j’ai envie d’ajouter hélas, par exemple en constatant qu’un manifeste a été lancé contre le viol en 2010 alors que nous avions, en 1976, c’est-à-dire il y a 34 ans, déjà rédigé un tel manifeste. Par ailleurs, cette célébration s’est ancrée dans le présent parce qu’elle a permis et favorisé l’établissement de contacts et de liens avec les générations suivantes. Placé en décembre, ce congrès ne clôt pas cette année fertile, car rien ne se termine jamais, et surtout pas ce mouvement des femmes qui vise une libération sans cesse inachevée ;  il vient plutôt en scansion finale, car il nous a paru nécessaire de terminer l’année 2010 avec une initiative délibérément tournée vers le présent et l’avenir, de surcroît internationale puisque la libération des femmes ne peut se déployer dans un seul pays.

 

Autre précision à donner d’emblée, puisque la question est souvent posée : pourquoi ce mot de congrès plutôt que colloque ou rencontre ? Plusieurs raisons à ce choix. D’abord comme un clin d’œil aux congrès féministes internationaux qui se sont tenus dans de nombreux pays à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle et qui étaient un lieu et un temps de rencontres entre des intervenantes venues de différents pays. Celui-ci le sera aussi, puisqu’il s’étale sur trois jours et que vont y intervenir des femmes venues d’Afrique et d’Asie, d’Amérique et d’Europe,  de l‘Ouest et de l’Est, du Nord et du Sud ; toutes se définissant comme féministes en occupant une position sociale différente : syndicalistes, universitaires, chercheuses, militantes d’association, responsables politiques, élues, journalistes, écrivaines… Des positionnements professionnels, sociaux, militants divers, à l’instar de ceux des personnes présentes dans la salles venues écouter mais aussi participer, prendre la parole. Ce mot de « congrès » renvoie aussi à cela : aux paroles de la tribune s’ajoutent les paroles des personnes présentes qui n’ont pas à se laisser intimider par un vocabulaire, un langage, je dirai presque une rhétorique, fut-ce celle de la recherche féministe, ou du militantisme du même nom 

 

 

Dans les congrès auxquels je viens de faire une brève allusion, les participantes n’étaient pas, loin s’en faut, toujours d’accord entre elles, et l’on peut deviner que tel sera aussi le cas ici. Je préciserai d’ailleurs d’emblée que les organisatrices de ce congrès n’ont pas été non plus d’accord sur tout. Parfois les débats entre nous ont été rudes et si chacune avait fait seule le « casting », sans doute aurait-il été différent. Mais c’est précisément parce qu’il n’est pas consensuel qu’il est intéressant et pertinent. Il y a donc eu des concessions réciproques, non pas pour aboutir à une position moyenne, pour le formuler plus familièrement mi figue-mi raisin, mais pour s’emparer, affronter des positions et analyses différentes. En effet on ne construit rien sur la peur d’affronter les désaccords, on ne construit rien sur le martèlement de la ligne juste.

 

Je n’évoquerai que brièvement, dans cette introduction, les problématiques et les enjeux qui seront analysés et débattus pendant ce congrès de trois jours.

 

40 ans après, le monde n’est plus celui dans lequel se sont déployés les mouvements féministes des années 70. Nous allons donc nous demander ce qu’il en est des femmes dans le monde tel qu’il est devenu, monde multipolaire, monde de pays émergents, monde de l’après soviétisme, monde de l’après 11 septembre… Quels sont les effets pour les femmes de ces changements géopolitiques ? Mais aussi quels effets pour elles de ce libéralisme qui marchandise tout et tout le monde, de cet étalage de richesse sans cesse croissante mêlée à une pauvreté extrême, de cette folie financière qui est en train de mettre à genoux nations et peuples ? Quels effets aussi de la sortie du communisme et de la manière dont cette sortie s’est effectuée ? Quels effets de ce qui est nommé « le retour du religieux », retour qui s’affirme  là encore de façon sans cesse croissante sur la scène internationale, tandis que les affrontements ne se disent plus, à l’instar de celui de la seconde partie du vingtième siècle, en termes idéologico-politiques mais en termes religieux, culturels, de «  choc des civilisations » ? Et comment ne pas remarquer que c’est principalement sur la place et le rôle des femmes que se joue le dit « conflit de civilisations » ?

 

Il convient en outre de s’interroger sur les effets pour les femmes des politiques de genre conduites par les organisations internationales puisque celles-ci s’exercent depuis 1975, année que l’ONU décréta « année internationale de la femme », au grand dam des féministes qui y voyaient une forme de récupération. On verra que les enjeux géopolitiques ne sont pas sans incidence sur ces politiques. Mais quels sont leurs objectifs ? Visent-elles à produire de l’égalité des sexes, ou seulement à adoucir la condition des femmes ? Sont-elles  au service de finalités purement économiques ? La discrimination de sexe n’est-elle pas noyée dans la discrimination sociale et l’égalité des sexes dans la diversité ? D’autre part les femmes ne font-elles pas les frais de la reconnaissance des diversités culturelles ?

 

 « Et, et » plutôt que « ou bien, ou bien »

 

Quand je pose ainsi la question « quels effets pour les femmes ? », je sais bien que je la formule mal. Les effets ne sont évidemment pas les mêmes pour toutes les femmes ; ils varient selon les pays, la situation économique, l’appartenance culturelle, religieuse. Ils ne sont pas identiques et pourtant, partout, par delà des modalités et des conséquences sur la vie quotidienne différentes, partout les femmes, ou plutôt des femmes, sont aux premières loges de la précarité, de l’exploitation, de l’enfermement dans des tâches liées au sexe, je consens à dire au genre… Mais partout aussi des femmes en premières lignes de luttes, d’innovations, d’inventions. Femmes victimes, oui, mais pas seulement, femmes actrices aussi. J’avance là ce que je considère comme un fil conducteur,  non pas le « ou bien, ou bien » mais le « et, et ». Pas d’univocité en effet, plutôt des associations contradictoires : femmes victimes et actrices, sujets et objets, modalités d’oppression et d’émancipation combinées.

 

De ces effets, tous, à l’évidence, ne pourront être abordés. Nous avons retenu deux thèmes, deux enjeux : le travail, le corps. Pourquoi ? Ces deux enjeux ont été, sont des fondamentaux du féminisme parce qu’ils concernent toutes les femmes, parce qu’ils conjuguent tous deux égalité et liberté, parce qu’ils sont tous deux sont traversés par la problématique Nord/ Sud. Tous deux aussi sont ambivalents. Le travail comme condition de l’autonomie, de l’indépendance, comme possibilité d’épanouissement mais aussi comme lieu de l’exploitation, de l’aliénation, de la violence… Travail donc comme ce qui libère et ce qui opprime et qui sera ici regardé sous l’angle de sa division internationale, de la place qu’y occupent les femmes, la manière dont ce sont encore, toujours des femmes, mais sans doute pas les mêmes, qui sont assignées au travail du soin, aujourd’hui dit du care, soin domestique, soin aux personnes, enfants, malades, vieillards…

 

Un autre des fondamentaux du féminisme, la maîtrise et la libre disposition pour les femmes de leurs corps. Maîtrise de la fécondité comme condition de la liberté, c’est le « notre corps nous-mêmes » des Américaines des années 70, le « notre corps nous appartient » du MLF que nous avons repris comme titre de l’une des séquences. Cet enjeu allait évidemment au delà de la fécondité, et donc de la contraception et de l’avortement, il était, il est le droit à disposer librement de son corps, l’affirmation que cette libre disposition est au fondement de la liberté des femmes. Une libre disposition à laquelle les trois grandes religions monothéistes sont opposées. Il a fallu un long combat pour mettre au pas le christianisme, combat sans cesse à reprendre, comme le montre la récente campagne présidentielle au Brésil où la candidate Dilma Rousseff, aujourd’hui élue, a dû donner des gages, affirmer notamment son hostilité à la légalisation de l’avortement. Un exemple parmi d’autres.

 

Quelle est la traduction, dans un monde inégal, de nos anciens mots d’ordre ? A la marchandisation ancestrale, celle de la prostitution, s’ajoutent d’autres commerces du corps des femmes, notamment celui, transnational, de la maternité de substitution, tandis que dans certains pays, tel l’Inde, le développement économique, qui peut profiter aussi aux femmes, s’accompagne de l’élimination des petites filles. Mais en parlant du care ou de la maternité de substitution, on ne peut pas faire l’économie de quelques questions : comment fait-on pour que l’émancipation des unes ne se fasse pas sur le dos des autres, même si à l’évidence ce n’est pas l’émancipation des femmes ou de certaines d’entre elles qui est responsable de l’état du monde ? Autre interrogation : les « vraies » femmes, j’entends sous ce qualificatif le féminin au sens traditionnel, seraient-elles au Sud ?

 

 Brouillard et brouillages

 

Le titre de ce congrès n’est cependant pas « les femmes à l’épreuve des mutations géopolitiques » mais  « le féminisme à l’épreuve des mutations géopolitiques ». Pourquoi ? Parce que si le monde a changé, le féminisme aussi : des thématiques, des objectifs, des enjeux nouveaux sont apparus tandis que des divergences au sein des mouvements féministes se faisaient jour. Comment un mouvement mondial qui vise l’égalité des sexes et la liberté des femmes ne serait-il pas interpellé par les changements du monde ? Mais aussi par les conséquences de ce qu’il dit et ce qu’il fait ? Il y un fonctionnement dans les deux sens : le féminisme provoque des changements et des changements questionnent le féminisme. Si les femmes ont toujours été prises dans des enjeux sociaux, politiques, économiques, sociétaux, culturels, religieux divers et complexes, si elles ont toujours été une monnaie d’échange entre des hommes, des partis, des factions, des Etats, il convient de regarder et d’analyser les modalités actuelles de ce jeu dans un cadre mondial.

 

Pour rester un très court moment sur la scène française, nous avons pu observer comment les femmes et le féminisme ont été embarqués – faut-il dire pris en otage ? – dans le calamiteux débat lancé en 2009 par le président de la République et le gouvernement français sur l’identité nationale. N’est-ce pas au nom de l’égalité hommes-femmes qu’Eric Besson, alors ministre de l’immigration, a prétendu porter ce débat, au cours duquel, merci de la bonne nouvelle, nous avons appris que la dite égalité était constitutive de l’identité française ? Nous avons ainsi constaté que ce gouvernement s’adossait au féminisme – même s’il ne prononçait pas le mot – pour masquer – devrais-je dire voiler ! – les motifs de cette affirmation identitaire : reprendre des thèmes remis sur la place publique depuis maintenant un quart de siècle par le Front national, tenter de tirer de cette reprise des bénéfices électoraux, avoir de la dite identité française une conception étroite, exclusive, nationaliste.

 

Si je récuse cette instrumentalisation du féminisme – ou d’une certaine représentation de celui-ci – par le gouvernement français, je récuse aussi la façon dont d’autres, ceux que ce funeste débat cherche à stigmatiser, instrumentalisent eux aussi les femmes, au nom, disent-ils de la religion musulmane, du moins de la conception qu’ils en ont, en leur donnant une fonction de marquage identitaire, à travers leur visage, leurs cheveux, leur corps, le contrôle de leur conduite, de leur sexualité, Mais peut-être la religion n’est-elle que le prétexte, l’habillage, l’un des visages et des outils de la domination masculine. Double instrumentalisation, à refuser toutes les deux. Sont-elles équivalentes ? Peut-on mettre entre elles un signe égal ? Pour ma part, je m’y refuse. Car les conséquences de l’une sont aujourd’hui moins graves pour les femmes que celles de l’autre, point qui sera aussi traité lors de ce congrès.

 

Une remarque toutefois : n’est-ce pas cette façon de mettre un signe égal entre des idées ou des comportements ou des interdits ou des obligations ou des politiques qui ne le sont pas qui provoque brouillard, brouillage et confusion ? Ce fonctionnement idéologico-politique n’est pas nouveau. Qui ne se souvient du parti communiste allemand mettant sur le même plan, dans les années 30, socialistes et nazis au motif que ni l’un ni l’autre ne combattait le capitalisme ? Plus près de nous, cette fois dans la comédie pour ne pas dire la farce, certains mouvements gauchistes, plus précisément maoïste, ne nous expliquaient-ils pas qu’entre le régime pompidolien et le fascisme, la différence n’était pas plus épaisse qu’une feuille de papier à cigarette ! Et encore plus récemment, certains n’affirment-ils pas qu’entre les discriminations subies par les unes et celles subies par d‘autres, la différence est infime. N’est-ce pas ce qui se passe lorsqu’un signe égal est mis entre le string et le voile, lorsqu’il est soutenu qu’entre le voilement du corps des unes et le dévoilement du corps des autres, il n’y a pas grande différence, puisque, dans les deux cas, se joue une manipulation, une instrumentalisation du corps des femmes ? Peut-être. Mais ce qui est vrai aussi et encore plus décisif, c’est que le string n’est nulle part obligatoire et que si personne ne meurt de ne pas le porter, certaines femmes meurent de ne pas porter le voile ou la burka. Certes des femmes meurent en France sous les coups de leurs maris et les violences à l’égard des femmes ne sont l’apanage d’aucun milieu social ou culturel. Cependant est-il possible de mettre un signe égal entre toutes les violences ? Entre celles qui relèvent d’un individu et celles qui relèvent d’une politique qui les encourage et les légitime ?

 

Il faut questionner, analyser, dépasser les instrumentalisations diverses. Mais aussi réfuter les confusions diverses, celles qui par exemple confondent émigration et délinquance, cités et machisme, islam et terrorisme. Aussi celles qui confondent laïcité et racisme, laïcité et islamophobie. Le brouillage est encore du côté de celles et ceux qui voudraient nous faire croire que les luttes contre les multiples visages de la domination masculine se font dans l’oubli des autres formes d’oppression, de race ou de classe. Les féministes n’ont-elles pas, depuis longtemps, renversé le propos ? A la place de : pas d’émancipation des femmes sans émancipation économique, politique, nous avons dit : pas d’émancipation économique, politique, sociale etc. sans émancipation des femmes.

 

Ne convient-il pas enfin de détricoter toutes les accusations posées à l’encontre du féminisme ? Dans les années 70, les féministes étaient ridiculisées, qualifiées d’  « hystériques », « mal baisées », « gouines », « ennemis du désir et de l’amour »… Ensuite le féminisme devint ringard, une vieillerie dépassée. Depuis quelques années, d’autres accusations sont portées : le féminisme serait occidental, néocolonial, raciste, complice de l’impérialisme. C’est le féminisme qui bombarde l’Irak et l’Afghanistan, le féminisme qui est responsable de la pauvreté des femmes du Sud, le féminisme qui stigmatise les populations ! Ainsi le féminisme n’est plus seulement « bourgeois », vieille antienne contre les suffragettes du 19ème siècle, ou contre celles qui refusaient d’attendre les lendemains qui chantent.

 

Faut-il prendre au sérieux ces accusations ? En rangeant le féminisme dans le camp des oppresseurs, en l’arrimant à l’Occident, donc en lui refusant un caractère d’universalité, ne cherche-on pas à affaiblir les femmes qui, partout, et parfois en prenant de grands risques, luttent contre les discriminations et pour leur liberté de femmes ? Ne faut-il pas voir aussi dans ces accusations une manière de faire passer les femmes et leurs luttes au rang de front secondaire ? Ou encore d’occulter qu’entre le public et le privé, les différences ne sont pas si grandes, raison pour laquelle nous avons mis en exergue de ce congrès une citation de Virginia Woolf, extraite de ce magnifique texte Trois guinées écrit en 1938 : « L’univers de la vie privée et celui de la vie publique sont inséparablement liés. Les tyrannies et les servilités de l’un sont aussi les tyrannies et les servilités de l’autre» Ou encore de taire la valeur universaliste de l’égalité et de la liberté. Et qu’on ne donne pas aux féministes des leçons de critique de l’universalisme. Nous savons bien en effet que ce mot peut être mensonger, que peut être nommé « universel » ce qui n’est que particulier ou partiel, ainsi du suffrage qualifié d’universel alors que les femmes en étaient exclues ! L’universel abstrait, les femmes dans leurs luttes ont su le démasquer.

 

Pour autant faut-il abandonner cet enjeu de l’universalité ? Sûrement pas. Je persiste à affirmer que l’égalité et la liberté valent pour toutes (et tous) même si les chemins pour y parvenir sont à l’évidence différents. On nous rebat les oreilles des différences de cultures. Bien sûr il y a des cultures. Bien sûr des différences existent. Mais doivent-elles servir d’alibis aux discriminations à l’égard des femmes ? Aux injustices qui pèsent sur elles ? A leur oppression ? Faut-il transformer ces différences en assignations identitaires ? Et au delà de ces différences, ne faut-il pas mettre l’accent sur ce qui rapproche, et même ce qui unit ? Pour prendre un exemple personnel : je suis allée à plusieurs reprises en Afghanistan. J’y ai rencontré des femmes appartenant en effet à une culture différente. Mais ces différences étaient moins fortes que ce qui m’unissait à ces femmes qui, sous les Talibans, au risque de leur vie et de leur liberté, avaient maintenu dans la clandestinité l’éducation des filles. J’ajoute – et ce n’est pas subsidiaire – que je suis lasse, quant à moi, de l’enfermement des êtres dans des cultures ou des ensembles prétendument homogènes qui fait disparaître les individualités.

 

 Une politique féministe

 

J’ai le sentiment d’énoncer des évidences. En effet, ce sont des évidences. Pourtant tout indique qu’elles ne le sont pas pour certain(e)s, y compris au sein des mouvements de femmes, y compris du côté de celles qui reprennent à leur compte le mot « féminisme ». Arrivée à ce point de mon propos, je ne peux pas ne pas poser une autre question qui part de la scène française mais qui la dépasse.

 

Qu’est-il arrivé au mouvement féministe français pour que deux de ses initiatrices (je ne parle pas de fondatrices car un mouvement comme le MLF ne fonde pas) se retrouvent aujourd’hui en opposition totale sur toutes les questions liées au voile, à la religion, aux alliances politiques, aux enjeux géopolitiques ? Pour l’un, la lutte contre le voile n’est que le masque, l’alibi de l’impérialisme, du néocolonialisme, et pour faire court de l’Occident ; pour l’autre le voile, signe manifeste de l’oppression des femmes et de l’emprise de l’islamisme, justifie toutes les alliances politiques, y compris avec des gens opposés depuis toujours au féminisme et à la liberté des femmes, y compris avec l’extrême droite. Toutes deux s’affirment féministes. A l’une et à l’autre n’est-il pas légitime de demander si au fond, les femmes ne sont pas devenues pour elles un prétexte, pour énoncer d’autres enjeux, pour régler d’autres comptes, et emprunter du même coup, chacune à sa manière, de dangereux chemins avec de dangereux alliés ?

 

Je viens d’emprunter un exemple à la scène française mais nous le constatons depuis plusieurs années maintenant, c’est le mouvement féministe dans son ensemble qui est divisé.

 

Est-il possible de débrouiller les confusions, les amalgames ? De sortir des accusations et intimidations réciproques ? De tenter d’y voir un peu plus clair, ce qui ne signifie pas éliminer les désaccords. Je l’ai dit d’emblée : les désaccords et leur confrontation peuvent être fructueux. Et je ne vois pas pourquoi il ne devrait pas y avoir des désaccords et des divergences entre féministes. Ce que je mets en question, c’est le goût des positions simples, des analyses trop simplistes. Que la conscience de la complexité empêche l’action, je ne le crois pas. C’est la simplicité qui empêche l’action, ou plutôt commande des actions mauvaises, inadaptées, non efficaces. La simplicité mène à l’agitation et on le voit bien en France où un président de la République s’agite beaucoup mais agit peu.

 

Or la réponse à l’une des questions qui sous-tend ce congrès – Qu’est-ce qu’une politique féministe aujourd’hui ?– ne peut pas être simple. Il faut en effet cerner les différentes oppressions et les différents chemins pour les battre en brèche, comprendre ce qui toujours résiste, toujours fait obstacle, donnant ainsi parfois le sentiment d’une répétition, presque d’un rabâchage des mêmes dénonciations et des mêmes revendications, sortir d’une vision binaire de la réalité, tenir plusieurs bouts en même temps, pour dire ce que signifie dans le monde d’aujourd’hui égalité des sexes et liberté des femmes, de toutes les femmes.

 

Un mot encore pour conclure cette ouverture : c’est après avoir assisté à un congrès féministe international que Marguerite Durand fonda le quotidien La fronde. De ce congrès dont la tenue est en soi un petit événement, j’ignore ce qui sortira. Un quotidien ? C’est peu probable. Mais un site internet, un réseau, un think tank, pour une stratégie féministe, une politique féministe, pourquoi pas ?